ébrèchements/Under The Sand 2017/2018

Textes de Clara Muller, critique d’art, © 2019

Dans le cadre du projet Under the Sand, le travail d'ébrèchement de Benoît Travers prend un tournant politique. Lors du de création à Gafsa, dans l'oued el Melah en Tunisie, il choisit ses objets parmi les éléments au rebut, récurrents dans le paysage urbain. La révolution tunisienne s'incarne ainsi dans quelques objets tragiquement symboliques. Les jerricans ébréchés portent en eux le souvenir de l'immolation par le feu de Mohamed Bouazizi qui en 2010 marque le départ de la révolution, tandis qu'un câble électrique tailladé, enroulé comme une couronne d'épines, s'érige à la mémoire des jeunes tunisiens morts par électrocution en escaladant des pylônes électriques entre 2010 et 2016. Les pièces issues de ce projet acquises par le fond de dotation Katapult témoignent quant à elles plutôt d'une détermination toujours renouvelée face à une forme de violence insidieuse à l'œuvre dans un contexte de crise économique et politique.

Ébrèchement voiture Oued El Melah, 2017 Vidéo de performance 
Dans les décombres d'une décharge sauvage de Gafsa, Benoît Travers martèle l'épave d'une voiture. Ses gestes se répètent dans une boucle vidéo qui ne paraît pas avoir de fin, rythmée à chaque cut par une respiration, un soupir, un regain d'énergie. Comme un mineur courbé piochant la terre pour excaver la matière, l'artiste s'acharne sur ce métal déjà miné, déjà forgé, utilisé, usé et puis jeté. Sur un rythme rapide les impacts résonnent dans l'objet autant que dans les bras de l'artiste. Les deux partis accusent les coups. L'obstination du geste entretient la lutte, la longue lutte contre l'inflexibilité, contre ce qui semble tellement plus fort, tellement plus résistant, mais qu'à force de ténacité il est possible de faire changer. Changer, et non détruire. La surface scarifiée de la voiture prend bientôt un aspect presque pictural, comme parcourue de touches de peinture du bleu du ciel. 
Ébrèchements brûlants, 2017
Tirage photographique sur acier galvanisé et martelée 
Benoît Travers pratique une sculpture performative dont les gestes répétitifs étirent le temps. Comment l'empreinte photographique, qui fige l'instant, pourrait-elle rendre compte de cette pratique singulièrement animée ? Loin de n'en faire qu'une simple documentation, l'artiste choisit de redonner à l'image matérialité et texture. La carcasse de voiture fut martelée des heures durant, son image d'acier le sera également, dans une de ces mises en abime chères à l'artiste. La photographie porte ainsi les marques matérielles d'un geste, ses pourtours érodés prennent l'aspect rocailleux des gravas, et ces effritements photographiques suggèrent un processus de transformation ou de disparition au temps long. 
Clonisation, 2017
Tôle de voiture en acier martelé 
Clonisation. Sur un fragment de portière de voiture trouvé dans une décharge sauvage à Gafsa, l'artiste tatoue ce mot mal orthographié comme une marque infamante. Chaque pointillé sur ce vestige arraché est comme un clou enfoncé, un impact indélébile de la violence coloniale. La lettre oubliée ne se remarque pas immédiatement. Le souvenir de la colonisation s'impose encore trop spontanément aux esprits. Langue, coutumes, identité clonées et imprimées de force dans la peau du territoire, dans la peau de ses habitants... L'injonction, dans chaque coup, résonne : « Soyez ce que nous sommes ! » 
Clara Muller ©, 2019

Benoit Travers, Citérythmie*, ébrèchement câble, ébrèchement pneu/voiture, installation vidéo, vue de l'exposition, Lieu Unique

Mise en oeuvre d’un processus de métamorphose d’objets, de changement de statut par des actions à l’empreinte rythmique forte.

Epave et tôle de voiture, briques, pneu, carton, pylône électrique sont les matériaux retravaillés avec des gestes tels que des marches, des ébrèchements, des percements, des martèlements, au pied, au poinçon, au marteau et au sabre. Il s’agit d’une investigation du territoire de la ville de Gafsa par l’action physique de transformer les objets et ré-interroger leurs contextes d’apparition à Gafsa même ou à Redeyef. Ces matériaux urbains font signe et s’imposent dans l’espace visuel de Gafsa par leur présence répétée voir systématique, ils rentrent en résonance avec le contexte post-colonial de crise économique et politique, de soulèvements et conflits urbains dans l’histoire récente de la révolution Tunisienne (Redeyef, Gafsa, Kasserine…).

Marteler, ébrécher un document photographique d’une action que j’ai réalisée qui consiste elle même au martèlement d’une épave de voiture dans le Oued el Melah, Tunisie. Poursuivre, augmenter le processus d’érosion et de destruction de cette épave. Par un geste répétitif et endurant (artisanal), créer un focus sur cet état d’abandon et de destruction/réassimilation opéré par le paysage. Réalisation d'un objet énigmatique et in situ dans le contexte du Oued.

ébrèchement voiture, performance, Oued el Melah, Gafsa, 2017


ébrèchement pneu, performance/installation, socle acier, pneu, copeaux de pneus, sabre forgé, Tunis, 2017



La sculpture est produite par une performance en publique: ébrécher, frapper un un pneu à coups de sabre avec un rythme très régulier, jusqu'a épuisement. L'aspect tailladé en pétales, strates est une désorganisation chaotiques de la surface des crampons. C'est rendre vibrant, poreux, organique cette surface de l'objet qui fait contact avec le sol, comme pour en libérer la mémoire et l'énergie des km parcourus.



Benoit travers ébrèchement carton, performance à l'Economat, photographie, Tunisie, 2017 


L'Economat à Redeyef, est un ancien lieu important du Protectorat Français en Tunisie. Aujourd'hui vide, à l'abandon les quelques personnes rencontrées sur place en viennent à regretter l'époque coloniale. J'aperçois un carton vide qui résonne en moi comme cette architecture rectangulaire avec son potentiel circulaire à l'instar d'un cloitre. J'entreprends intuitivement une marche performée dont chaque pas fait glisser ramper le carton jusqu'a ce qu'il soit défait : 3H

ébrèchements pneu, photographie imprimée sur papier plan, 60 x 60 cm




Crédits Photos: ©Benoit Travers

Documentation de travail/Performances, conférences, workshops, dispositifs ...
Sensation de prendre une bouffée d’air, de retrouver une inspiration depuis longtemps restée en profondeur à l’arrivée à Tunis. 
(Sensation retrouvée suite à 5 voyages en Afrique noire.) Marche à Gafsa un matin très tôt du lieu d’hébergement jusqu’au centre ville, puis dans le quartier des artisans.
Nécéssité de marcher, de vagabonder et de donner à la sensation de cette ville une échelle du corps et non l’échelle d’un moyen de locomotion motorisé.
Plus de lenteur fluide, dilater le temps, un rythme ouvrant un regard plus curieux, plus investigateur qu’a travers les vitres d’une voiture sur les amoncèlements, les enchevêtrements de matériaux délaissés à même la terre des rues des forgerons du centre ville, ou presque enfouis dans le sol du Oued El Melah de Gafsa : Métaux, sac ou fibres plastiques, cartons, carrosseries de voiture, épaves, tas de briques brisées, tas de matériaux de constructions…
Inscriptions, tags et peintures écaillées sur les murs de la ville.
Travail de documentation photographique:
Espaces urbains et péri-urbains et Actions/processus/réalisations d’objets.
C’est aussi une investigation des commerces de matériaux de construction, outils traditionnels ou pour l’automobile ( Pneus, Briques, plaques de métal, pièges à loup …).


Crédits Photos: ©Benoit Travers
http://under-the-sand.org/

http://www.lelieuunique.com/evenement/under-the-sand/

 http://marionzilio.com/metaxu/

Under The Sand projet Impulsé par Wilfried Nail, construit et dirigé par Souad Mani et Wilfried Nail // Commissarié par Fatma Cheffi, Marion Zilio et Jean-Christophe Arcoss // Porté par l’association française AZONES et l’association tunisienne DELTA // Soutenu par le Ministère de la culture de la Tunisie (Fond d’encouragement à la création littéraire et artistique) /la Région des Pays de La Loire/ l’Institut Français et la ville de Nantes/ Le Lieu Unique (Nantes) // Mécène Dr Wilfried Pasquier